«La haine de l’autre, c’est déjà un premier pas vers Auschwitz» Ginette Kolinka
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Nous nous retrouvons, chaque dernier dimanche d’avril, à Erdeven, au côté de la municipalité, afin d’honorer la mémoire des victimes et héros de la déportation.
Si se souvenir est important, ce n’est pas suffisant. Il nous faut transmettre et enseigner cette mémoire.
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Durant cette cérémonie, à la lecture du témoignage de Léa Schwartzmann, déportée avec ses parents et ses onze frères et sœurs au camp de concentration et d’extermination d’Auschwitz-Birkenau, à la lecture du poème de Gisèle Guillemot, «A ma mère»,écrit lors de son internement à la prison de Fresnes, puis déportée au camps de concentration de Ravensbrück, ensemble, nous allons partager leurs parcours concentrationnaires et leur rendre hommage.
Nous écouterons leurs mots et les transmettrons les aux jeunes générations.
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Axelle et Emma du CMJ vont nous nommer les membres (prénoms et âges) de la famille Schwartzmann.
Michel et Henriette SCHWARTZMANN et leurs enfants :
– Marcel né en 1936, – Ginette née en1941, – Madeleine née en 1939, – Marie-France née en février 1943, – Maurice né en 1938, – Pierre né en 1933, – Antoinette née en 1931, – Robert né en 1929, – Simone née en 1927, – Suzanne née en 1921, – Léa née en 1925, – Jeanne née en 1932
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Donnons la parole à Léa (rescapée avec sa sœur Suzanne) :
Je n’oublierai jamais ce matin du 27 janvier 1944. Il était tôt, une camionnette s’est garée dans la rue, treize gendarmes allemands en sont descendus, armés. Et ils nous ont embarqués, les douze enfants, dont la plus jeune n’avait que quelques mois, et mes parents.
À la prison de Reims, d’abord, puis « pour Paris ». Paris c’était Drancy, aux mains des Allemands. Le premier jour, nous avons été séparés de mon père. Nous y sommes restés cinq jours. Cinq jours abominables, l’antichambre des camps : les hurlements des Allemands et de leurs chiens qui nous terrorisaient, les appels deux fois par jour.On nous a raccourci les cheveux. Nous dormions sur de la paille, blottis les uns contre les autres. Ils avaient droit de vie et de mort sur nous.
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Notre convoi pour Birkenau portait le numéro 67 : 1 945 personnes (550 femmes, 662 hommes, 733 enfants ).
Beaucoup de vieillards, des malades arrachés des hôpitaux. Le trajet dans les wagons à bestiaux a duré trois jours et trois nuits, sans boire ni manger. On a compris quand ils ont fermé les portes. Entassés, sans possibilité de s’isoler pour faire ses besoins, ou allaiter comme c’était le cas de ma mère.(……)
Je ne peux pas dire ce que c’était avec des mots, en tout cas, je ne peux plus monter dans un train. (…….)
Lorsque les wagons se sont ouverts, les vivants ont émergé du train, hagards, perdus, des déportés sont tombés des wagons, morts. C’était terrifiant, comme sur une autre planète, l’enfer, avec les cris, les hurlements, les aboiements des chiens – j’ai toujours eu peur des chiens – l’impressionnante stature des SS, les hommes en rayé qui ramassaient nos affaires et qui restaient obstinément silencieux.
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Je me revois encore aider ma mère, mes frères et mes sœurs à descendre du wagon. Je revois mon père disparaître dans la cohue […] Ce jour là je l’ai perdu. Il a été englouti par la foule, sans même que je m’en rende compte. Je n’ai jamais su avec précision ce qui lui est arrivé. Je suppose qu’il n’est jamais entré au camp, qu’il a été envoyé tout de suite à la chambre à gaz […] Avant même que j’aie pu réaliser, nous avons été mis en rang et nous avons marché, machinalement, jusqu’au grand portail du camp.
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Les SS ont alors effectué une première sélection. Moi, juste avant, je ne sais pourquoi, j’ai été séparée du reste de la famille. C’est alors que ma mère, qui se trouvait dans l’autre groupe, a fait signe à Suzanne, ma sœur aînée, de venir me rejoindre, afin que je ne reste pas seule.
Ma sœur et moi d’un côté, ma mère et tous mes petits frères et sœurs de l’autre. Maman a eu juste le temps de nous dire « À ce soir », et elle est partie avec ses dix enfants autour d’elle, vers les camions […]
Nous ne les avons plus jamais revus.
Le lendemain, j’ai cherché à savoir où étaient passés ma mère et mes frères et sœurs. On m’a montré la fumée qui ne s’arrêtait jamais dans le ciel de Birkenau et on m’a répondu « par la cheminée » sans commentaire,
ça a été le moment le plus dur. (…..)
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La première chose qu’on nous a faite a été de nous raser, de nous tatouer, puis de nous mettre nues, en plein mois de février. Et la terrible vie de Birkenau a commencé. (…..). C’était un monde de douleur, d’humiliation, de brutalité inimaginable.
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Puis ce furent les Kommandos : on partait le matin et on rentrait le soir.
Les coups pleuvaient, nous étions à peine nourries. J’en ai pris plus que les autres, car je ne comprenais pas les ordres en allemand, je n’arrivais pas à retenir mon matricule, qu’il fallait savoir par cœur, je ne répondais pas à temps aux questions.
Il y avait aussi les appels, des heures durant dans le froid, avec des femmes qui tombaient, qu’on ne pouvait aider et qui mouraient dans la neige, alors le compte était faux, il fallait recommencer, jusqu’à l’absurde. Nous tenions à ne pas montrer aux Allemands qu’ils étaient maîtres de notre vie, je n’en regardais jamais un dans les yeux.
Ce sadisme, cette absurde brutalité, comment avons-nous pu y survivre ? Et la famine, le froid, le typhus, comment ai-je pu y échapper ? Je ne le sais toujours pas. Une petite étoile, sans doute, m’accompagnait.
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Le 18 janvier 1945, Léa et Suzanne ont été évacuées par les SS vers Ravensbrück. Elles y ont survécu jusqu’à leur libération par les troupes américaines en avril 1945. Elles pesaient alors à peine 25 kilos. En 1945, elles faisaient partie des 11 survivants parmi les 316 déportés juifs de la Marne.
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